La crise pré-électorale que traverse le Bénin, et qui n’est d’ailleurs pas une première, polarise les attentions. Surtout, le rôle d’oiseaux de mauvais augure qu’incarnent les deux anciens présidents Boni Yayi et Nicéphore Soglo. Il n’est plus un secret pour personne qu’à travers leur activisme politique, doublé d’une propension tendant à souffler sur la braise, les deux prédécesseurs de Patrice Talon affublent les oripeaux d’apôtres de la sédition et ne s’en cachent point. Dès lors que l’occasion leur est offerte, ils volent dans les plumes des chantres du Nouveau Départ, et plus grave,  agrandissent la situation comme une photo au point de jouer avec les nerfs des populations. Oubliant peut-être que « la paix n’étant pas un mot, mais plutôt un comportement »,  le Professeur Marc-Laurent Hazoumê les appelle à travers une réflexion reprise par le site acotonou.net, à la retenue. 

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Nous vivons depuis quelques semaines une atmosphère politique délétère. Des protestations ont eu lieu dans certaines villes de notre pays. Dans les Collines, par exemple, des chasseurs, semble-t-il, ont été mis à contribution pour manifester et donc pour affronter des éléments de nos forces armées. Que comprenaient tous ces manifestants de cette sollicitation ? Avaient-ils vraiment une idée de la partie qui se joue au plan national au sujet des lois en débat ? Assurément, non. Parce que le peuple, ce peuple dont on parle tant est au moins à quarante pour cent analphabète. Il est loin d’avoir la capacité intellectuelle de comprendre les grands débats dont raffolent depuis quelque temps, dans notre pays, nos éminents juristes et constitutionnalistes de service. Alors, on le manipule à travers tous les moyens. Et l’on s’empresse de crier à une menace contre la paix. Une paix factice qui n’est pas nôtre. Voilà, Messieurs les anciens Présidents, ce qui fait l’objet de cette lettre que nous nous permettons de vous adresser à la veille des élections législatives prochaines.

Monsieur le président Yayi Boni,

Président que vous avez été, vous aviez tenté, comme tous ceux qui vous ont précédé, de donner le meilleur de vous-même pour construire ce pays. Vous avez, comme Patrice Talon aujourd’hui, voulu donner un visage nouveau à votre patrie. Vous aviez mis en place un programme qui devait vous permettre de changer cette terre béninoise. « En route pour un Benin nouveau » en était le titre. Quelques mois avant la fin de votre mandat, ce fut l’élaboration d’un projet plus ambitieux élaboré à la Table-ronde de Paris. Bien entendu, le temps ne vous a pas permis de le réaliser.

Aujourd’hui, Patrice Talon l’a amplifié et continue de mettre en place ce qui doit l’être. Quel bonheur pour notre pays de voir que d’un gouvernement à un autre, quoique l’on puisse dire, malgré des accrocs, la marche vers le développement continue. Et c’est pourquoi, Monsieur le président, nous nous permettons de vous rappeler que votre devoir, maintenant, c’est d’aider àconstruire cette Nation ce qui n’avait pas pu l’être, faute de temps et de moyens. Nous avons écouté vos déclarations faites à Dakar lors de l’élection présidentielle. Vous avez appelé tous les Sénégalais à faire honneur à leur pays et à l’Afrique en prenant le chemin du développement et de se tourner vers ce qui les grandira. C’était notre compréhension de vos appels tant appréciés par ce peuple. Nous en sommes très fiers nous aussi au Bénin.

Monsieur le président Nicéphore Soglo

Nous sommes encore, ces temps-ci, dans l’atmosphère chargée de souvenirset toujours pleine d’espoirs de la Conférence nationale des Forces vives de la nation. Nous n’avons pas oublié et nous n’oublierons jamais tous les faits qui nous y ont amenés. Les humiliations, les privations de toutes sortes, les emprisonnements, les tortures dont les conséquences ont été désastreuses pour la Nation tout entière et pour les jeunes en l’occurrence.Nous n’oublions pas aussi le délabrement de l’Ecole qui a vu un bon nombre de nos enfants perdre à jamais la chance de se construire un avenir à travers l’éducation. Pour la majorité des travailleurs, c’était le non- paiement des salaires pendant des mois. Une banqueroute dévastatrice qui eut raison de nous.

Telles étaient, monsieur le président, certaines des raisons fondamentales qui nous avaient contraints à faire basculer un système politique décadent. Et ce fut l’avènement de la Conférence nationale. Tout cela, monsieur le président, nous l’avions vécu et vous aussi, totalement ou en partie. Nous vous avions fait élire pour conduire le Bénin sur une nouvelle voie que nous avions dénommée « Renouveau démocratique ».

Vous aviez, envers et contre tout, bravant les pesanteurs, les pièges et les entraves, tenté de donner à cette Nation une dimension internationale. Vous aviez mis au point un programme de développement au titre hautement révélateur : « Construire le Bénin du renouveau», suivi de votre « Livre blanc sur l’action du président Soglo » à la fin de votre mandat. Un pouvoir que vous avez quitté non sans panache. Beaucoup de Béninois auraient voulu vous voir revenir mais tout en oubliant les retournements de situation et les trahisons dont nous sommes friands chez nous.

Monsieur le président, le samedi 9 juin 1990, vous déclariez au journal « Le Monde » où le journaliste Jacques De Barrin vous qualifiait de dirigeant du « troisième type » ce qui suit : « Une nouvelle génération arrive au pouvoir qui mesure la nécessité de changer quelque chose ». Et plus loin , vous affirmiez également « qu’il y a une génération d’Africains qui ont acquis une formation et une expérience et qui ont, en même temps, de très fortes convictions sur le devenir de leur peuple, une rigueur d’attitude en matière de développement économique et de moralisation de la vie publique » (souligné par nous). Et vous n’aviez pas manqué, en effet, non sans résistance de la part des Béninois, d’imprimer cette conviction à la Nation au cours de votre mandat si court.

Les années ont passé et voici le Président Patrice Talon au pouvoir avec un style nouveau, une vision politique et économique nouvelle qui ne paraissent pourtant pas si loin de ce en quoi vous aviez foi. C’est, à n’en point douter, ce que vous souhaitiez dans votre interview. Mais vous voici confronté à lui, aujourd’hui, pour une loi discutée, votée au Parlement et promulguée par le Président. Une Loi qui ne comble guère vos attentes, ainsi que celles des partis de l’opposition. Vous en contester maintenant, à son application, certaines dispositions. Voilà ce qui motive, semble-t-il, les nombreuses protestations constatées.Que des marches s’organisent à cette fin, quoi de plus normal en démocratie? Mais ce qui nous attriste, c’est cet appel constant au soulèvement. Car il s’agit bien de soulèvement parce que ce n’est nullement la première fois. L’appel de Djeffa en est une brillante illustration.

Dans votre exhortationlancée aux opposants (retranscrite le 1er mars 2019 sur les réseaux sociaux), vous avez, Monsieur le Président, déclaré, tout en appelant à l’union, que : « […] divisés, nous périrons écrasés, humiliés et chosifiés par ce régime de cruauté… » (souligné par nous). Nous avons ressenti, en la lisant, une grande tristesse et une profonde injustice envers l’actuel Chef de l’Etat. Pour une loi votée à l’Assemblée nationale et dont la compréhension diffère, quoi de plus normal, d’un parti à un autre, nous ne pouvons comprendre où se situe la cruauté ? A moins qu’il s’agisse là de non-dits que nous ne chercherons d’ailleurs pas à comprendre. Dans tous les cas, le jour où le peuple béninois se retrouvera encore une fois face à un système de cruauté, il saura s’en débarrasser au plus vite.

Monsieur le président,

Voilà une caractérisation qu’aucun Béninois ne pourrait, politiquement, accepter, à un moment où, malgré les erreurs qui auraient pu être commises, la majorité des citoyens jouit aujourd’hui d’un certain nombre de facilités, ordinaires sous d’autres cieux, et qui lui font conjuguer au passé des difficultés qu’elle ne cessait de subir quotidiennement. Convenez alors avec nous qu’il paraît difficile de percevoir le sens profond du terme utilisé pour qualifier la gouvernance du Président Talon, tout simplement parce que tant de situations douloureuses et d’exemples pris dans le passé politique de notre pays demeurent encore vivaces dans notre mémoire. Que jamais plus nous ne les subissions à nouveau. Nous regrettons vivement ces propos émanant de vous, monsieur le Président, et voudrions vous faire savoir, avec déférence, que ce que nous attendons de votre personne tant respectée dans le pays et au-delà est une grande tolérance vis-à-vis de celui qui, comme vous, a doté ce pays d’un programme d’une densité incontestable qu’avec méthode et sérieux et avec toutes les faiblesses qui sont les siennes, il s’efforce de réaliser. Durant votre mandat, Monsieur le président, les grands travaux que vous aviez entrepris ont été qualifiés, par certains qui sont proches de vous aujourd’hui, d’inutiles parce que le peuple, objectaient-ils, a besoin de manger. Mais les travaux routiers avaient été poursuivis sans coup férir. Ainsi avons-nous, pour notre bonheur, tant de voies pavées à Cotonou par exemple qui a cessé d’être qualifiée de « Cototrou ». Ainsi va le destin de celui qui courageusement entreprend.

Nous voudrions solliciter et nous savons que ce rôle ne peut venir que de vous, que vous organisiez une concertation avec les vôtres pour faire baisser une tension que nous considérons comme parfaitement inutile. Nous savons que vous défendez la démocratie, Monsieur le Président ; une démocratie chèrement acquise. Nous savons aussi que vous n’avez nullement l’intention de rechercher un quelconque strapontin dans la nouvelle Assemblée Nationale. Mais ne vous y méprenez pas. La philosophie de certains politiciens dont la rage actuelle pourrait faire basculer tout un peuple dans la violence est sans conteste : « Etre Député et mourir ». Mais, en fin de compte, nous souhaiterions qu’il n’en soit pas ainsi. Nous sommes sûr et confiant, Monsieur le Président, que vous ne serez jamais l’initiateur d’un tel embrasement quelles que puissent être les raisons qui le motiveraient. Conservez votre grandeur d’âme qui vous caractérise et la jeunesse béninoise, cette jeunesse active et entreprenante et aussi celle qui sollicite l’aide de tous pour réussir, vous le revaudront.

Le Président Talon a remis au goût du jour la grande question politique qui taraudait tous les esprits depuis la Conférence nationale. Le multipartisme intégral. Il a tenté de la résoudre enfin. Et cela rejoint bien, Monsieur le Président, vos déclarations. « L’Afrique […], aviez-vous affirmé, a pratiquement tout essayé. Ses responsables se rendent bien compte des dangers qu’il y aurait à laisser se développer un multipartisme débridé. Il faut que petit à petit, les formations se regroupent et acquièrent une audience nationale. On pourrait évidemment, comme au Nigéria, décréter le bipartisme mais, [ …] ceux qui seraient ainsi mis hors-jeu ne risqueraient-ils pas de torpiller le système ? » (souligné par nous).Paroles prémonitoires qui se réalisent aujourd’hui et qui justifient à suffisance votre analyse. Vous aviez donc vu loin, Monsieur le Président. Si vous étiez resté quelques années encore au pouvoir, ce vœu qui vous était cher comme au Président Talon maintenant, vous l’auriez sans nul doute réalisé. Pourquoi le Président Talon devrait-il être considéré alors comme l’élément destructeur des fondements démocratiques de notre pays?

Messieurs les présidents Nicéphore Soglo et Yayi Boni,

Nous pensons que nous devons, à présent, nous poser les vraies questions concernant l’avenir de notre pays. Vous l’aviez dirigé et en connaissez, mieux que quiconque, toutes ses faiblesses, tous ses atouts et les pesanteurs qui le minent. Pour nous-mêmes et pour les générations futures, nous devons le hisser très haut et cesser de tourner en rond depuis tant d’années sans aucune volonté réelle d’évoluer dans le bon sens « comme si le mal béninois était une version actualisée du mythe de Sisyphe » comme l’a affirmé A. Houngbédji dans son ouvrage « Il n’y a de richesse que d’hommes.

Messieurs les Présidents, tous ceux qui s’échinent pour construire, en silence et avec courage, ce pays ; tous ceux qui sont sans chapelle politique et qui regardent et observent; tout le peuple au nom de qui tout se dit ; tous ceux-là refusent, et vous l’admettrez avec nous, d’être manipulés et de subir le diktat de certains exaltés pour qui la politique est simplement devenu un jeu. Ce pays est loin de leur appartenir. Et leur paix n’est pas la nôtre car la vraie paix existe bel et bien chez nous.

Voilà, Messieurs les Présidents, le cri de cœur que nous vous lançons et qui est certainement celui de tant de compatriotes lassés de vivre dans un immobilisme indécent. Nous espérons que vous l’écouterez. Soyez-en remerciés.

Marc-Laurent Hazoumê

 

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